Venise: des gondoles aux galères


Face au Palazzo Grassi, une quinzaine de personnes attendent pour traverser le Grand Canal à bord d’une gondole navette. Ce point de passage est une attraction depuis l’été dernier. En proue, c’est une femme qui tient la rame, la première acceptée par cette corporation très machiste. Giorgia Boscolo, 24 ans, effectue son tour de garde pour la traversée, service à la charge de la mairie. Mais depuis son entrée dans le saint des saints en juin, la jeune femme a juste le droit de se taire et de se cacher : journalistes ou photographes ne peuvent plus l’approcher depuis qu’elle a osé demander «une compensation» pour une interview jamais parue, mais largement évoquée dans la presse locale. Cela a bien failli lui coûter son exclusion de l’école où elle venait d’être admise. Et l’affaire a conduit à la démission du président de l’association des gondoliers. Preuve qu’on ne plaisante pas avec les gondoles à Venise. «On lui a demandé de ne plus rien dire parce qu’elle était encore à l’école et que gondolier est un métier avec une grande responsabilité, martèle Luciano Pellicioli, représentant élu des gondoliers qui officie près de la mairie, à proximité du pont Rialto, au «Traghetto Carbon» (1), le plus prestigieux de la ville. Nous transportons des personnes. Nous ne sommes pas au cirque.» Pellicioli lisse son polo marin rayé bleu et blanc, ajuste sa veste blanche et pose son chapeau de paille. «C’est une tenue qu’on a adoptée après le film de Dino Risi avec Alberto Sordi, Venise, la lune et toi, tourné ici à la fin des années 50.» Le responsable des gondoliers est fier de son métier, et de la force de frappe de sa corporation. «Nous sommes capables de tout bloquer à Venise, assure-t-il, rappelant que trois grèves ont déjà paralysé la lagune dans le passé. A la mairie on n’aime pas trop nous chatouiller.» Le dernier mouvement, en 2005, dénonçait les bateaux à moteur qui sillonnent les canaux, soulevant des vagues qui font chalouper les minces gondoles. Le Grand Canal avait été bloqué par 200 gondoliers, et la cité paralysée pendant deux jours. Cette année-là, la commune avait vu rouge, portant plainte contre 76 manifestants pris au hasard. Une peine de prison de deux ans et demi avait été requise. «Mais nous avons tous été relaxés, explique Pellicioli. A peine quelques mises à pied d’un jour ou deux… Les sanctions sont plus dures lorsqu’elles sont prononcées par notre association.» Il cite l’exemple de deux professionnels qui en étaient venus aux mains, fin août dernier, pour une simple histoire de priorité. Quatre touristes étaient tombés à l’eau : «Ils risquent le retrait de leur licence.» La corporation veut donner l’exemple. A quelques mètres, au premier étage du magnifique Palazzo Farsetti, Michele Vianello, maire adjoint de la ville chargé du tourisme et membre du PD (Parti démocrate) rumine : «Ne mythifions pas les gondoliers. Ce ne sont pas les témoins de la ville, ils ne la représentent pas. Ils sont juste une corporation avec ses vices et ses vertus. Ils sont convaincus d’être les maîtres ici. Mais si certains ont un discours compréhensif, d’autres n’ont qu’un but : se faire du fric le plus vite possible. Comme partout.» Venise reste une des destinations les plus prisées au monde. Le nombre de ses visiteurs est en constante progression. La ville s’organise comme elle peut contre ces envahisseurs qui à la fois la font vivre et l’étouffent. Certains habitants, de temps à autres, manifestent leur mécontentement. En novembre dernier, par exemple, quelques autochtones d’extrême droite ont symboliquement enterré leur ville, à l’aide d’un cercueil.Pour gérer cette machine à faire de l’argent, la municipalité doit mettre d’accord tous les acteurs, quitte parfois à fermer les yeux sur des activités qu’elle ne contrôle pas totalement, mais qui lui permettent de désengorger une foule de plus en plus nombreuse. Le tourisme à Venise pèse près d’1,5 milliard d’euros par an pour 21 millions de visiteurs, soit l’équivalent de Cuba pour une ville qui n’est pas plus grande que le XIIe arrondissement de Paris. La plupart viennent en train (8,5 millions par an), 5 millions passent par l’aéroport. Les autres arrivent par la route Piazzale Roma et le Ponte della Libertà, ou bien terminent au Tronchetto, lieu de rendez-vous des tour-opérateurs du monde entier. Le tourisme, ici est une monoculture, il est difficile d’en sortir. Mais qui le souhaite vraiment ?«Je dois faire des ronds-de-jambe avec tout le monde,pour que le trafic en ville soit viable, explique Vianello, le maire adjoint. Je donne la priorité à la viande, au lait et au beurre les quatre premières heures, puis aux transports publics et à la voirie. Ce qui coûte cher, c’est le ramassage des ordures. Il se fait à pied. Il faut sonner à chaque porte car il n’y a pas de poubelles. Au bout, sur le canal, l’embarcation attend avec la grue.» La Piazza San Marco bénéficie d’un traitement de faveur : les éboueurs font jusqu’à huit passages par jour. «Il faut aussi aller chercher les draps des hôtels, poursuit le maire. On ne peut pas y aller n’importe quand. Ce sont des petites batailles quotidiennes très compliquées, il faut négocier avec tous les corps de métier à la fois. Alors tant pis si les Japonais doivent faire leur excursion à 2 heures du matin !» A Venise, dans les ruelles, sur l’eau, le va-et-vient est sans fin. A 8 heures du matin au Tronchetto, les autocars passent le check point, et se garent en épi sur cette île en friche devenue un immense parking et le principal embarcadère de Venise. Sur le terre-plein, des magasins de souvenirs à trois sous, exclusivement tenus par des Asiatiques. Une dizaine d’hommes, talkie-walkie et téléphone portable à la main, notent chaque arrivée. Une guide espagnole descend d’un car à étage, un bon à la main, se dirige vers l’un d’eux. Coup de fil au bateau. Une cinquantaine de touristes emboîtent le pas de la jeune femme, passent dans un énorme bâtiment en travaux et s’engagent sur un ponton de bois branlant. En moins de trois minutes, tout le monde est casé sur une vedette, direction San Marco. Chaque arrivage est minuté. Personne n’attend. L’organisation est suffisamment rodée pour faire face aux arrivages permanents. Le Tronchetto est le port réservé aux petits bateaux situé à l’ouest de la ville. Depuis des années, les Vénitiens le considèrent comme le Far West, abandonné de tous et terrain de jeu hors la loi pour les voyagistes de tous horizons. Quelques touristes ont porté plainte pour injures, après avoir refusé de monter dans certains bateaux ; un chauffeur de car a été menacé pour avoir conseillé à ses passagers de prendre plutôt les lignes régulières du service public ; d’autres pour s’être opposés à des racketteurs opérant dans le parking voitures… «C’est un no man’s land où se mêlent activités légales et illégales. La ville a préféré fermer les yeux sur ce qu’il s’y passait. Il s’agit pourtant de voyages organisés, loués sur Internet à des agences de voyages qui ont pignon sur rue, explique Anita, guide à Venise depuis près de vingt ans. Les gens arrivent en autocar, ils ont rendez-vous avec un bateau donné pour une visite guidée. Mais la majorité de ces embarcations ne sont pas en règle.» Les tentatives de la police municipale pour surveiller la grande esplanade n’ont jamais abouti. Celle-ci, pendant des mois a pourtant mené son enquête, multipliant descentes et contrôles afin d’interdire aux entremetteurs de s’accaparer une clientèle captive. En vain. Le Tronchetto reste le royaume de tous les trafics. La mairie a accordé une licence à quelques bateaux. Les autres appartiennent à des sociétés plus ou moins transparentes qui cassent les prix (5 euros par personne au lieu des 15 fixés par la mairie). «Les autorités veulent avoir la paix avec la mafia, mais elles savent aussi que, sinon, il n’y aurait pas assez de bateaux à Venise pour transporter tout le monde. La commune se contente donc de percevoir une taxe de 400 euros par autocar qui sert essentiellement au nettoyage de la ville», poursuit la guide. En moins d’une heure, une trentaine de cars sont déjà alignés sur le parking du Tronchetto. «Il en arrive toute la journée, parfois même la nuit, affirme un steward. Certains louent juste pour aller à San Marco, en gros une demi-heure, ensuite le bateau revient pour charger un autre groupe.» Une vedette peut effectuer jusqu’à dix tours dans la journée. Impossible de mesurer réellement cette économie de l’ombre mais chacun y trouve son compte. Les stewards s’observent, souvent à deux pour la même compagnie : l’un attend le car, l’autre vérifie que le groupe monte bien dans le bon bateau. «Il arrive que des groupes se mettent à suivre la mauvaise personne et sont embarqués sur une autre vedette, continue la guide Anita. Souvent, c’est juste pour embêter la concurrence puisque tout a été payé d’avance sur le Web. Mais lorsqu’un car arrive sans réservation, la tractation se fait alors sur le parking, au plus offrant et tout est payé cash.» Les touristes d’Europe de l’Est choisissent systématiquement de retourner au Tronchetto après leur excursion et dorment dans leur car. Certains tours-operators, surtout les grosses agences espagnoles, exigent que les bateaux aient bien toutes les autorisations. Tout est négocié à l’avance. Les Allemands, eux, ont adopté une autre stratégie : ils refusent de payer au check-point, espérant que quelqu’un porte plainte auprès des carabiniers. En vain, car personne ne veut voir débarquer la police au Tronchetto. La mairie ne s’en mêle pas non plus. Michele Vianello a bien tenté de réglementer les bateaux taxis, dont beaucoup sont la propriété de clans mafieux, mais cela lui a valu des menaces de mort. «Ma plus grande souffrance a été de vivre pendant deux ans avec une escorte, rappelle le maire adjoint. Pourquoi ? J’ai dû déranger quelques intérêts…» L’île du Tronchetto déverse sans discontinuer ses touristes vers la place San Marco en passant par le canal de la Giudecca. Ce qui permet à Venise d’interdire de naviguer sur un Grand Canal à la circulation déjà saturée par les nombreux vaporetti, les taxis privés, les péniches de la voirie, celles des transporteurs auxquelles viennent s’ajouter les 300 gondoles (sur 430) autorisées par jour. «La navigation, les pontons, tout cela est très réglementé, confirme Anita. Les bateaux en règle peuvent accoster près du Danieli, les autres doivent aller un peu plus loin, à proximité du Gabrieli. Notre commentaire est fait au milieu du bassin de San Marco, sur des eaux qui relèvent des autorités portuaires et non de la mairie.» De l’autre côté du bassin du Tronchetto, le terminal croisière est aussi en pleine expansion. En deux ans, le nombre de paquebots qui croisent dans la lagune est passé de 200 à 510 par an. Chaque matin, entre deux et trois hôtels flottants déchargent leurs 2500 passagers respectifs, direction le vaporetto ou le bus pour Piazzale Roma. La plupart restent la journée en ville et repartent en fin d’après-midi en empruntant le canal de la Giudecca pour contempler San Marco de haut. Cette nouvelle industrie génère près de 141 millions d’euros par an, soit le dixième de l’économie touristique globale. Difficile, là aussi, de faire la fine bouche même si ces immenses bateaux de croisière (300 mètres de long) causent bien plus de dégâts à la lagune que la marée. Beaucoup de passages donc, pour peu de nuitées en proportion. Sur 100 touristes, seuls 30 prennent une chambre en ville, mais ils représentent 70 % du chiffre d’affaires total. C’est ce qui intéresse de près les hôteliers, bien regroupés autour de Claudio Scarpa et de l’Association vénitienne des hôteliers Avec eux, la commune compte un allié pour son nouveau projet Venice Connected, un portail sur le Net mis en place il y a un an et destiné à grouper les locations de la vieille ville en taillant les prix les semaines «creuses». «Les locations abusives sont fréquentes dans les hôtels aussi, se plaint Scarpa. De faux hôtels ne donnent pas toutes les garanties aux touristes mais ils sont moins chers». Le responsable des hôteliers regrette que les nombreuses résidences secondaires de Venise ne soient pas louées aux Vénitiens. «Les gens préfèrent louer leur maison aux touristes, via Internet notamment, car ça leur rapporte beaucoup plus, affirme-t-il. Ici, il suffit d’allonger la main pour prendre une part du gâteau. D’où cette concurrence des illégaux.» Claudio Scarpa et son association ont aussi compris qu’il fallait capter ce tourisme d’élite tourné vers les arts et capable de dépenser en hôtels (les 5 étoiles emploient 500 personnes) ou en objets typiques locaux comme le verre de Murano. L’élu Vianello le sait, lui aussi. Le seul contrôle strict qu’il a mis en place concerne le fameux verre. «Il y a bien sûr du verre chinois mais nous surveillons qu’il ne soit pas vendu comme verre de Murano, précise-t-il. Le touriste qui a de l’argent n’achète pas ça. Il est prêt à payer 2000 euros pour un vase. Les autres font le bonheur des petits commerçants. Ils achèteront la casquette la plus moche du monde, le tee-shirt qui va avec, et les masques en plastique. Il y a dix ans, ils achetaient une gondole en plastique. Je ne peux pas interdire de vendre du plastique. En revanche, je peux aider celui qui vend un beau masque. Mais il faut bien que tout le monde puisse vivre.» Et les ruelles regorgent de boutiques champignons et de marchands ambulants. «Avant, les masques étaient exclusivement fabriqués par sept grandes familles vénitiennes, continue Anita. Un jour, elles ont fait appel à des Albanais pour économiser en main-d’œuvre. Aujourd’hui, ce sont eux qui contrôlent le marché. Même les masques en cuir ne sont plus faits ici, un Argentin les fabrique à Buenos Aires.» Bacino Orseolo, à proximité de San Marco, une centaine de personnes attendent pour embarquer six par six dans les gondoles. Chaque fois un guide monte à bord et entame sa litanie. Des commentaires souvent approximatifs. «Dans chaque sestriere [quartier, ndlr] de Venise, il y a un guide pour dire: ici a habité Marco Polo, Vivaldi ou Casanova…!» plaisante Anita.Même Vianello reconnaît qu’il est parfois obligé d’intervenir à son balcon pour dire : «Non ! Mozart n’a pas vécu ici !». Venise doit aussi accueillir un tas de visiteurs inattendus. Comme ceux qui passent leurs vacances sur les plages de Jesolo, au nord, et rappliquent spontanément un jour de pluie… Tout ce beau monde se croise dans les calle étroites, toujours les mêmes, par peur de se perdre ou parce que leur temps est compté. Au grand malheur des Vénitiens qui parfois se plaignent. La vieille ville a perdu la moitié de ses habitants depuis les années 60. Beaucoup ont fui la cité lacustre soit parce qu’ils habitaient au rez-de-chaussée inondable, soit pour aller s’installer à Mestre et vivre normalement. Car la vie dans la Cité des Doges est devenue infernale: Pour obtenir l’autorisation de garer sa voiture au parking de Piazzale Roma, par exemple, un Vénitien peut attendre jusqu’à dix ans. Le moindre petit commerce qui disparaît laisse donc place à une boutique de pacotilles. Cependant Vianello garde confiance. «Cette ville ne peut pas mourir du tourisme, c’est une idée du passé, martèle le maire adjoint. Elle perdrait un habitant par jour ? Ce sont des histoires tout ça ! Heureusement que pendant les années de crise il y avait le tourisme. Nous avons tellement besoin de main-d’œuvre qu’on absorbe tout. En aucun cas je ne peux interdire aux gens de venir visiter Venise. Mon problème aujourd’hui est de réguler le flot de visiteurs.» Un travail de galérien puisque, chaque jour, plus de 60 000 personnes (l’équivalent de la population) s’engouffrent dans les calle qui mènent à San Marco. La récente construction du Ponte Calatrava a pourtant un peu changé la donne. Le flot qui arrive Piazzale Roma ne va plus vers l’Accademia puis San Marco ; il franchit le Grand Canal près de la gare et se déverse sur la Strada Nuova. Les habitants sont agacés. Les plus extrémistes de la Lega exigent des mesures, une limitation. Inconcevable pour Vianello qui lâchera son mandat en mars. «Comment voulez-vous réglementer une activité censée être libre et qui vous permet de vivre correctement à Venise ? demande-t-il. Il y a deux ans, un vaporetto strictement réservé aux Vénitiens avait été mis en service. Lorsque je suis arrivé, je l’ai immédiatement supprimé. Cette schizophrénie de haïr le tourisme est grotesque.» En attendant, la ville s’adapte. Les publicités ont fait leur apparition. Venise vend son image pour pouvoir restaurer ses palais. Le pont des Soupirs est pratiquement recouvert d’une immense publicité bleue. La Piazza San Marco s’est vendue à un grand couturier. «Donnez-moi 2 millions d’euros et je les fais enlever!» répète Massimo Cacciari, premier citoyen de la ville, à ses détracteurs. Quelques mécènes, comme François Pinault, ont restauré le Palazzo Grassi et la Punta della Dogana. Les touristes semblent s’en moquer et affluent toujours plus, et toujours aux mêmes lieux. Jusqu’à quel seuil ? Le point de saturation en ville a été fixé à 86 000 personnes par jour. Le Ponte degli Scalzi, face au pont des Soupirs, détient déjà le record avec 90 000 passages en moyenne par jour.Ile en friche
Parking et pacotilles
Inconcevables mesures
